Ernesta, Armando, Aldo, Pia
Nono Benni, Emma, Nona Elvira

Amarcord

Aurora Benni ma mère

J'ai retrouvé un journal intime sur ma famille italienne écrit par ma mère Aurora Benni en 1986.

Il parle de notre famille et il est parsemé de photos anciennes.

Dans ces traces de mémoires autour de Jeunesses volées j'ai pensé qu'il avait aussi sa place. 

Tout a commencé autour de Loiano en Emilia Romagna...

Vendredi 15 août 1986,

"Ce matin la zia Ernesta toute endimanchée est venue nous saluer. Elle nous annonce que notre cousine Tina et son mari Marino vont emmener nos trois petites tantes avec des amis à la fête de l'Unità

(l'équivalent de la fête de l'huma en France) près de la ville de Loiano, plus exactement à Quinzano.

C'est une fête très champêtre, tout près du lieu d'où est originaire ma famille du côté de papa. Cela tombait bien, j'avais souvent demandé à ma cousine Rosa-Anna de m'emmener sur ces lieux où mon père et sa famille avaient vécu avant d'émigrer en France. Nous décidons sans hésiter de les accompagner avec Valeria, la fille de Rosa-Anna.

Ce 15 août la température est brûlante, presque étouffante, comme c'est souvent le cas dans cette région de l'Emila Romagna, glacée en hiver et très chaude l'été.

A peine partis de Rastignano, nous prenons la direction de la Futa jusqu'à Loiano et empruntons une petite route de campagne qui serpente au milieu des champs agricoles vers un petit vallon arboré juste en dessous de Loiano. Nous passons devant l'église de Scanello paroisse du hameau du même nom. Son clocher est pointu avec deux grandes maisons accolées et entourées d'un bouquet d'arbres. Je suis émue en apprenant que c'est ici que furent baptisés cinq de mes aïeuls Benni.

Nous continuons à rouler, la route file jusqu'à une plaine et des champs à perte de vue encadrés de peupliers. La fête est signalée partout sur la route par des affiches et des drapeaux rouges. Nous longeons une longue file de voitures qui stationnent au bord du chemin signe de l'affluence des participants. C'est étonnant de voir tant de monde en un lieu si isolé.

Nous arrivons enfin.

Je suis face à une foule incroyable. La plupart des participants ont déjà commencé à déjeuner sur des tables immenses comme pour un mariage de village. Tous ces gens semblent heureux, parlent fort, mangent et rient à l'ombre des arbres. Un léger vent frais disperse partout les fumets des saucisses et des grillades qui cuisent sur de grands braséros qui m'ouvrent l'apétit.

Je suis toujours étonné par la qualité de ces fêtes italiennes tellement différentes de celles de France. Il y a beaucoup de monde, les gens sont bienveillants, joyeux et heureux d'être là.

La cuisine est rustique mais de grande qualité comme c'est souvent le cas en Italie où l'on a su garder une vraie culture du terroir. Le prix qui nous est demandé pour ce repas est dérisoire.

On pouvait se régaler de lasagnes, de tagliatelles au ragout ou à la «boscaiolle » (forestière), recette traditionnelle des charbonniers qui fabriquaient dans la forêt le charbon de bois. Ils avaient coutume de préparer cette sauce si particulière pour accompagner leur "pasta" faite à base de petit salé et de champignons sauvages cueillis sur place.

Il y avait aussi des montagnes de poulets grillés, de saucisses, de côtelettes et de pommes de terres sautées cuites dans le saint-doux, si peu diététiques mais tellement savoureuses.

Le vin coulait à flot, les verres s'entrechoquaient, il y avait tellement de joie, tellement de rires, je ressentais pleinement ce goût pour la vie si particulier aux italiens.  

Nous retrouvions nos parents qui étaient déjà attablés et qui semblaient vraiment contents de notre arrivée. Ils nous laissaient leurs places afin que nous soyions servi à notre tour.

L'organisation etait parfaite même s'il n'y avait que des bénévoles. J'apprendrais que tous les bénéfices de cette journée serviront à financer les journaux du parti et soutenir différentes associations d'aide aux personnes.

Après ce repas délicieux, nous faisons une petite sieste sur l'herbe à l'ombre des peupliers, puis Rosa-Anna et Marino me proposèrent d'aller voir les lieux où ont vécu mes ancêtres.

J'acceptais avec joie.

Nous quittons Quinzano en prenant une petite route tortueuse qui descend vers un vallon où se trouve l'église de Gragnano. C'est une vieille église sans caractère particulier, pourtant c'est ici que ma grand mère, Elvira Marchionni, se mariait avec mon grand père Luigi Benni. Elle avait 21 ans et lui 20. Apprenant cela j'observais avec plus d'attention cette église. Construite sur une butte, le chemin pour y accéder était bordé de peupliers qui frémissaient sous le soleil brulant de l'été.

J'apprenais par mes cousins, qu'Elvira fut fiancée pendant trois ans avant de se marier avec Luigi. Cela avait bien failli ne pas arriver car à 18 ans elle contractait le typhus et fut pendant trois mois gravement malade. A l'époque, notre famille Benni, fut souvent touchée par cette maladie. Quatre des notres en étaient morts.

Luigi, mon grand-père, avait bien failli trépasser lui aussi à cause du terrible typhus. L'époque était difficile. Ils étaient très pauvres. Et pendant la maladie de Luigi, ma grand mère Elvira avait du subvenir seule aux besoins de sa famille avec un travail mal rémunéré.

Les gens qui vivaient dans cette région n'étaient pas mieux lotis. Les hommes trouvaient difficilement du travail et ils devaient être très mobiles pour se déplacer là où il y en avait, raison pour laquelle beaucoup émigraient vers l'étranger pour trouver un emploi. C'est pour cela que ma famille décidait de se rapprocher de Bologne où travailler était plus facile. Ils s'installèrent à Pian di Macina, banlieue proche (bien qu'encore en pleine campagne à cette époque), et c'est dans ce village qu'est née Emma la dernière fille de ma tante.

Toute à mes rêves et mes souvenirs, je longeais l'église et trouvait en surplomb une butte ornée d'une croix. Je m'approchais. A sa base une date en chiffres romains que j'eu du mal à déchiffrer et une inscription informait le visiteur que chaque visite sur ce lieu donnait droit à 100 jours d'indulgence ! Si cela pouvait être vrai...

A quelques mètres à peine, juste derrière un bosquet, il y avait un minuscule cimetière et une petite chapelle attenante. Quelques tombes aux noms effacés surmontées de croix rouillées donnaient à ce lieu un air d'abandon. Certaines étaient à même le sol.

Nous reprîmes la route. Celle-ci continuait à descendre et en contrebas, au milieu des champs labourés et des arbres, j'aperçus deux maisons. Nous arrivions vite à ces bâtisses qui étaient en fait deux fermes d'un lieu-dit appelé Ampugnola. Nous faisions face à la crête d'un vallon et juste sous une église je découvrais enfin la grande ferme « Le gineste » ( les genêts ) où vivait à l'époque toute mes aieuls.

Je descendis avec émotion cette route plus loin encore dans le passé. Fortunato Marchioni et sa femme Clementina Boschi, mes arrières grands-parents vécurent là. Dans cette maison, étaient nées et ont habité jusqu'à leurs mariages leurs quatre filles; Anna, Elvira, Livia et Marienna. Ils eurent aussi trois garçons mais ils ne vécurent pas bien longtemps. Ma cousine Rosa-Anna et mon cousin Marino se rappelèrent devant cette maison beaucoup de souvenirs de la dernière guerre. Zio Aldo, et zio Armando, mes oncles, étaient des partisans très recherchés par la police fasciste et la gestapo. La maison n'était plus sure et ils durent partir se cacher.

En mai 1944 le front américain libérait cet endroit alors que Bologne ne le fut qu'en octobre de la même année.

Ma famille s'était retrouvée au coeur de la bataille.

Les allemands, isolés et aux abois, se perdaient souvent dans cette campagne en cherchant à rejoindre leur troupe. Toute ma famille participait activement à la résistance. Même les enfants surveillaient les alentours lorsque des réunions secrètes de partisans étaient organisés. Les femmes se rendaient à Bologne en bicyclette pour aller chercher des armes et des tracts, au prix d'énormes risques tant les routes étaient surveillées. Mais elles étaient moins contrôlées que les hommes. Je pensais avec admiration à leur courage.

Quand la région fut aux mains des américains, ma famille put enfin manger à sa faim. Mes cousines, Emma et Tina, repassaient le linge des soldats américains qui les payaient avec de la nourriture, des conserves, chocolats et autres victuailles dont elles avaient été si longtemps privées.

Lorsqu'ils eures quittés Rastignano où ils vivaient avant la guerre pour prendre le maquis dans cette campagne de leurs origines, dans leurs fuites ils n'avaient pas pu emporter leurs cartes de rationnement pour qu'on ne suive pas leurs traces dans les lieux où ils se seraient approvisionnés. La contrepartie fut une période de terrible famine. La seule nourriture qu'ils pouvaient obtenir était constituée d'épis de blés oubliés après la récolte dans les champs par les paysans que les enfants étaient allés ramasser. Ce blé, avec la cueillette des champignons des bois, quelques baies sauvages et le lait d'une vache ou d'une chèvre, furent leur seule subsistance pendant ces mois où ils vivaient cachés dans la campagne... 

Gragnano

Les Genêts ( la flèche )

Anna, Elvira,Livia, Marienna

Dans ce lieu chargé d'histoire sur notre famille, des anecdotes remontaient à la mémoire de mes cousins.

Notre famille était assez rigide, comme certainement devaient l'être toutes les familles de cette époque. Pour exemple, ils me racontèrent la manière étrange dont la zia Marienna accueillit son fils au retour de la guerre, simplement parce qu'il s'était laissé pousser la barbe. Plutôt que de céder à la joie des retrouvailles, la vision de son fils barbu la hérissa tellement qu'elle ne lui adressa plus la parole pendant plusieurs jours.

Pour son autre fils ce fut encore pire. Celui-ci voulait devenir prêtre. Il avait suivi l'enseignement du séminaire de Bologne pour être ordonné selon cette vocation. Mais à peine prononcé ses premiers voeux, qu'il décidait d'y renoncer. On imagine comment à cette époque pouvait être reçue une décision pareille ! En effet, rentré dans les collines où vivaient ses parents, il n'osa pas aller directement chez eux, et se présenta chez mon grand père Benni. Ma grand-mère alla bien sur immédiatement avertir ses parents. Le père ne lui accorda plus jamais, ni la parole, ni l'entrée de la maison familiale, ne lui accordant qu'une chambre à l'écurie.

Ce père très contrarié, ne supportant plus de vivre dans la honte que représentait pour la famille ce défroqué, se décidait alors à émigrer en France. Il trouvait du travail dans les mines de Charleroi. Malheureusement, son destin malheureux le fit mourir trois jours à peine après son arrivée à la mine d'un terrible coup de grisou.

Le défroqué ne s'arrêta pas en si bon chemin dans le déhonneur. Il finit par devenir fasciste et se fit embaucher par la mairie du village. Dans toute les familles certains prennent parfois des chemins de traverse. Peut-être que la rigidité et l'incompréhension qu'il avait subi du fait de l'abandon de sa vocation ont finalement fait naître bien pire...  

chez la Iole

Iole

Samedi 16 août 1986

Aujourd'hui je rends visite à la Iole, ma cousine, dans son atelier de couture. Toute à mon désir de connaissance du passé, je l'interroge elle aussi sur l'histoire de ses parents. Son père, il signore Minarini, était, jeune homme, fou amoureux d'Elena, une bien jolie jeune fille. Mais ses parents attachant peu d'importance à ses sentiments lui firent épouser contre son grée Livia la soeur cadette de ma grand mère Benni. Les parents de Livia possédaient de la terre, et la terre c'était tout de même plus sérieux que l'amour non ?

Livia était la mère de ma cousine Iole. Cette pauvre femme, que l'on mariait sans son avis à un homme qui en aimait une autre, a bien mal vécu. Ce mari contraint, lui évoqua toute sa vie durant son Elena perdue. J'imaginais la peine de ces jeunes gens unis seulement par l'intérêt des familles..

Ils eurent une seconde fille après la Iole, qu'ils baptisèrent Elena par la volonté innébranlable du mari ! Mais celle-ci mourut très jeune. Le mari, implacable et indéfectiblement nostalgique, ne s'arrêtait pas là, ils eurent une troisième fille et il imposa encore une fois le nom d'Elena pour cette enfant à sa pauvre femme ! Les femmes n'avaient pas grand chose à dire à cette époque, les hommes étaient dieux et maîtres. Puis un quatrième enfant arriva, un fils cette fois, qu'ils appelèrent Palmiro.

Aujourd'hui les deux soeurs sont fâchés, Elena ne parle plus depuis bien longtemps à la Iole. J'imagine les passions exacerbées et les rancoeurs avec lesquelles ont du se construire cette fratrie. C'est si compliqué parfois la famille...

A Forli

Federico, Velia, Piero

Lundi 18 août 1986

 Je me rends à Forli aujourd'hui, ville d'où est originaire maman. Proche de Bologne, à peine 80 kilomètres séparent les deux villes, elles sont pourtant totalement différentes. Forli est une ville d'à peu près 100 000 habitants (Bologne en compte plus de 300 000). Cette ville est assez belle mais elle n'a ni l'attrait ni la richesse architecturale de Bologne. Ville natale de Mussolini, le dictateur a contribué à l'enlaidir en chargeant son centre ville d'une architecture austère et monumentale qui a fait sa marque et dont on retrouve malheureusement la trace un peu partout en Italie. C'est ici, dans cette ville, que vivent encore mes cousins du côté de maman.

Je retrouve aujourd'hui la Velia, ma cousine, toujours superbe et dynamique malgré son grand âge. Nous allons déjeuner au restaurant «Amarcord » appelé ainsi en hommage au film de Fellini, originaire  de cette région.

Sur le chemin nous marchons dans les rues étroites et calmes de cette petite ville aux allures campagnarde. Nous passons devant de vieilles et belles maisons bourgeoises.

Pendant cette promenade j'apprends que mon grand père Risti, dut partir précipitamment avec sa femme Nilda et sa fille Iole, pour la France, après une accusation de vol de matériel militaire que l'on retrouvait chez eux. Maman, qui n'avait alors que 10 ans ne partit pas avec eux mais restait vivre chez sa tante Angela Flamigni, mère de ma cousine Velia.

La Velia me raconta jusqu'à tard dans l'après midi, toutes les difficultés de la famille pendant cette période tourmentée. Je ressentis au travers de cette histoire, tout son dévouement pour les siens, son courage et sa volonté infaillible.

Son sens de la famille fut tellement primordial, qu'après avoir eu un ou deux fiancés pas jugés dignes de ses attentes, elle finit pas renoncer à sa vie de femme pour se consacrer entièrement aux siens, sa mère en particulier et à son jeune frère à qui elle se dévoua totalement.

Contrairement à ma tante Ernesta de Bologne, plus tournée vers le passé qui sacrifia elle aussi sa vie pour s'occuper de son frère Aldo, la Velia est pleinement dans le présent. Vivante et curieuse, elle s'intéresse à tout ce qui fait la modernité, me parlant avec une tendresse infinie de son frère Federico qu'elle surnomme affectueusement « Bibi ». Elle a 18 ans d'écart avec lui et s'en est occupée comme une mère.

Je l'interroge sur son passé de jeune fille. Elle me raconte que grâce à son statut de fille de petits commerçant elle put faire des études, mais que la crise de 1929 ruina sa famille. Son père de santé fragile, après la perte de tous ses biens s'expatria en Grêce pour y trouver du travail, mais il tomba gravement malade. On le rapatria d'urgence en Italie, mais après un séjour de trois mois à l'hôpital de Forli, il ne survécut pas. Velia qui avait abandonné ses études après ce décès, suivit pendant un an des cours de secrétariat commercial et se mit à la recherche d'un emploi pour faire vivre sa famille. Son jeune frère avait à peine 4 ans à ce moment là. Leur mère dut également travailler dur et fut embauchée comme cuisinière dans une colonie d'enfants à Rimini. Elle emmenait son fils avec elle mais il ne se fit pas à cette nouvelle vie et ne cessait de pleurer. Elle revint finalement à Forli où elle trouvait un travail de cuisinière dans une cantine.

Pendant ce temps, la courageuse Velia passait un concours qu'elle réussit pour obtenir un poste de secrétaire dans l'administration de la Province. Elle fut muté ensuite chez les pompiers où elle fit toute sa carrière jusqu'à sa retraite comme responsable du service administratif.

Ces deux courageuses femmes purent éduquer Federico qui fit de belles études de géomètre, puis ensuite, grâce à son courage, il les compléta par des études d'ingénieur.

La fierté fut immense pour sa grande soeur Velia qui m'évoque avec beaucoup d'émotions la nouvelle extraordinaire que fut pour elle la réussite de son frère à ce concours.

L'Italie, très abimée par la guerre et les bombardements, était un terrain idéal pour la reconstruction et il n'eut pas de difficulté à trouver du travail. Il finit même par être promu ingénieur de la Province de Forli où il rencontra Anita qui allait devenir sa femme. Anita était professeur. Ils eurent deux enfants, Marina et Piero.

Marina est entrée dans l'administration elle aussi comme sa tante et Piero est devenu ingénieur comme son père.

Ils vivent tous encore aujourd'hui dans la maison familiale comme cela se fait souvent en Italie, chacun à des étages différents.

Velia est intarrissable sur les histoires de famille. Elle me raconta les péripéties d'un cousin qui tuait d'un coup de révolver un voyou en Sardaigne, passa rapidement sur la vie d'Anna-Maria, cousine germaine de ma mère, qui connut une vie facile puis sombrait à cause des frasques de son joueur de mari, tout en m'évoquant cette drôle d'époque du fascisme italien où le pays était cruellement divisé entre ceux qui se soumettaient au régime et les partisans. Bien difficile de juger et de savoir de quelle manière nous aurions vécu cette situation à leur place. J'écoutais toutes ces histoires passionnantes, égrainant tous ces noms dans ma tête. Celle de mon arrière grand père Giuseppe Asioli, dit « Foleta », paysan romagnole, riche propriétaire terrien, éveilla plus mon intérêt. Surtout lorsque Velia m'évoqua la fameuse histoire des pièces d'or, dont j'avais effectivement entendu parler lorsque j'étais enfant.

« Foleta », vivait avec sa femme Giovanna et leurs six enfants, dans leur propriété en campagne proche de Forli. Comme tout bon paysan, chaque économie était convertie en pièces d'or, amassées tout au long de sa vie, qu'il cachait dans un grand sac de haricots secs. Pas question de faire confiance à ces voyous de banquiers, il valait mieux avoir son trésor près de soi. Sauf qu'un de ses petits enfants, Nino, garçon malhonnête, qui donna ensuite beaucoup de tourments à sa famille, découvrit la cachette du grand père et s'employa progressivement, mois après mois, à vider le sac de son précieux trésor. A tel point, que lorsque le grand père mourut, on n'y retrouvait plus que six pièces. Six malheureuses pièces que l'on distribuait à chacun des six enfants. Cette histoire m'intéressait car j'étais indirectement concernée par ce récit qui me rendit rouge de honte. Car ma grand mère Ermenegilda, une des filles de « Foleta », m'avait justement donné à la fin de sa vie, une de ces pièces comme son bien le plus précieux qu'elle tenait de son père. Ecoutant cette histoire je me suis revue jeune femme, vendant cette pièce lors d'un voyage à Bologne pour m'acheter un malheureux châle en laine et une besace en cuir noir et blanc. Je n'avais vu dans cette pièce qu'une pauvre valeur marchande, au lieu de la conserver précieusement comme un souvenir de cet arrière grand père « Foleta », chef des « Quilin » moi qui en suit une vraie descendante, une « Quilena ». La légende nous dit que es Quilin (Chilèn en dialecte romagnole) seraient les descendants d'Achille.

J'ai l'intuition, en écoutant la Velia évoquer les souvenirs de tous ces gens disparus qui m'ont précédé, qu'ils m'ont tous transmis quelque chose dans mes cellules qui porteraient une part de chacun d'entre eux.

 

 

Giuseppe Asioli dit "Foleta" chef des "Quillins"

Giovanna Asioli

Ermenegilda Asioli

Chez la zia Ernesta à Rastignano

Zia Ernesta

Jeudi 21 août 1986,

 

Je suis chez la zia Ernesta à Rastignano. Malgré son grand âge (82ans), elle se souvient avec précision du passé. Je suis tellement heureuse qu'elle me donne une photo de mon grand père avec mes parents au côté de mon oncle et ma tante.

(photo en tête du journal)

 

Je retrouve mon grand père comme dans mon souvenir, avec son imperceptible sourire et son regard clair. Mon père sur la photo est comme souvent; sec, crispé, presque nerveux et maman est à la mode de l'époque, potelée, timide avec son air penché.

Zia Ernesta se souvient bien de mon grand père. Elle le trouvait bel homme, grand (elle est si petite que tout le monde devait lui sembler grand), elle me raconte avec forces détails comment il était aimable et avenant avec tout le monde. Avec ma grand-mère, elle se souvient qu'ils ont même dormis à Rastignano, dans la maison familiale appelée « El Pero ».

Mon grand père Benni m'impressionnait, il me faisait presque un peu peur. Dans mon souvenir il était très grand, maigre et très réservé. Il est mort jeune le pauvre, à 62 ans emporté par la maladie après 4 ans de vie grabataire.

La zia me donne aussi un autre trésor photographique, la photo de ses 4 soeurs, minuscules petits bouts de femmes comme elle. (photos plus haut) Anna, Elvira, Livia, Marienna, toutes filles de Fortunato Marchioni et de Clémentina Boschi, mes arrières grands-parents paternels. Fortunato était un homme instruit pour son époque et fait d'autant plus étonnant dans son milieu rural, il savait lire et écrire ce qui n'était pas banal. Il vécu aux alentours des années 1850.

Il possédait un peu de biens, quelques terres.

Phénomène encore plus rare, qui augmentait son aura, il était parti de Bologne avec le curé de l'époque, à pieds jusqu'à Rome, où ils avaient rencontré le pape en personne !

Ses 4 filles étaient effectivement de petites tailles, mais elles avaient toutes une sacré personnalité !

La plus jeune, Marienna, avait décidé de ne pas se marier. Sa mère Clementina, ne l'entendait pas de cette oreille.

Il se tenait dans la ville proche une foire où les gens se réunissaient pour tout un tas de raisons, faire des affaires, trouver du travail, mais aussi étrange et incongru que cela puisse paraître aujourd'hui, y trouver un mari. Il est vrai qu'à cette époque le mariage était considéré comme une affaire d'intérêts, ce n'était pas si étonnant qu'il fut affaire de marché.. Clementina, maman de Marienna, avait rencontré là un homme qui cherchait une épouse pour son fils qui vivait avec ses frères dans une ferme très isolée et éloignée de la maison de ses parents sur l'autre rive du fleuve.

La petite Marienna qui ne voulait pas de mari, dut partir contrainte et forcée par ses parents loin de chez elle, pour aller vivre dans cette famille où il y avait trois garçons, dont celui qui allait devenir son mari et deux de ses frères.

Les choses se gâtèrent assez vite, car la fratrie pensait utiliser Marienna comme femme chacun leur tour. Elle gardait toujours près d'elle un bâton pour se défendre du trop grand empressement de ses deux beaux frères. "Des vrais sauvages !" me disait la zia Ernesta en haussant le ton.

Marienna, de cette union dans cette étrange maison, eût deux fils; Ampello et Bertoldo (surnommés Ampollino et Berto) qui étaient les cousins germains de papa. Je me souviens d'ailleurs que papa était surtout proche de Berto.

Ma grand-mère Elvira une fois mariée se retrouvait dans cette grande famille de 60 membres; les Marchioni, qui étaient pour la plupart des cultivateurs et habitaient tous ensemble dans cette ferme appelée des genêts. Plus tard, avec son mari et ses enfants, elle déménagea pour Pian di Macina, petite bourgade en campagne des faubourgs de Bologne. Ils n'étaient pas bien riches, presque miséreux et mon grand-père, le nono Luigi, dut partir travailler à l'étranger en Belgique et en Allemagne emmenant mon père pour travailler avec lui. L'Italie était si pauvre à cette époque...

 

 

le père d'Aurora; Giuseppe Benni, et sa mère Delma Asioli

Retour dans le train vers Marseille

Premier voyage à Rastignano, Emma, Diana, Tina, et moi au premier plan

Samedi 23 août 1986,

C'est le jour du départ, je quitte Bologne en montant dans le train pour Marseille.

Tous ces paysages qui défilent devant mes yeux collés à la fenêtre, me rappellent mes nombreux voyages avec mes parents lorsque j'étais enfant et adolescente.

Nous, les expatriés de la famille, venions presque tous les étés depuis la France passer les vacances dans la maison de ma grand-mère « El Pero » à Rastignano, banlieue proche de Bologne. C'était dans mon souvenir une très grande maison attenante à un moulin sur la rivière Savena.

Je me souviens aussi qu'à hauteur du premier étage sur la façade il y avait un immense poirier si proche de la maison qu’on pouvait attraper les poires par la fenêtre.  Mia Nonna, (ma grand-mère), vivait ici avec ses fils Aldo et Armando, sa fille Ernesta (mes oncles et ma tante) et sa petite fille Rosa-Anna, ma cousine germaine, fille d'Aldo.

Ils habitaient un petit appartement au dernier étage sous les toits. En été, la chaleur y était étouffante et il n'y avait  pas l’eau courante. Il fallait aller chercher l'eau avec un seau à la petite fontaine sur une route derrière la maison. De cette fontaine coulait une eau de source pure et fraiche dont la qualité était si réputée pour ses vertus que des Bolognais faisaient le voyage jusqu'à Rastignano pour s'y approvisionner.

A cette époque, où nous vivions bien différemment d'aujourd'hui, pour nous laver il fallait aller à la rivière Savena, qui était presque à sec l’été, mais où il restait des trous d'eau formant des baignoires naturelles et on faisait comme on pouvait. J'ai le souvenir d'une eau plutôt jaunâtre mais c'était tellement exotique !

Nous y allions pieds nus dans des socques en bois.

Dans cette banlieue campagnarde de Rastignano, il n'y avait pas de transports en commun et pour nous déplacer sur de longues distances nous n’avions que des bicyclettes. Tout cela faisait mes délices, car, si en France l'époque n'était pas encore résolument moderne comme aujourd’hui, nous étions très en avance par rapport à cette vie rurale d'un autre âge. Ce retour dans le passé à chaque vacance me comblait.

J'avais exactement le même âge que ma cousine germaine Rosa-Anna, qui était déjà en apprentissage comme couturière chez notre cousine la Iole à Bologna. Iole avait un atelier de couture pour les bourgeoises de la ville qui pouvait s'acheter à bon prix la copie d'un tailleur de couturier (souvent français). Elle avait un talent fou et était marié à Paolo, garçon original et artiste peintre de grand talent.

Jeune fille, je n'étais pas très à mon aise avec les garçons, je pourrais même dire, presque attardée, surtout en comparaison de ma cousine que je voyais tellement plus à l'aise en société. Rosa-Anna était d’ailleurs une sacrée danseuse ! Il y avait régulièrement des bals à Rastignano, surtout en été et elle excellait dans les danses dîtes « al antico ». Pour ce qui me concerne, j'étais bien trop timide pour me lancer en public et je restais fascinée,  en retrait de la piste de danse, pour contempler ma cousine qui virevoltait avec grâce. Pourtant j'adorais la danse. Mon idole était Fred Astaire, j'en étais folle. Alors en privé, je faisais des petites exhibitions devant mes cousines, Rosa-Anna bien sur, mais aussi Diana et Tina. Elles étaient toutes pleines d'indulgences pour moi. Et Lorsqu'arrivait l'heure de la siest,e dans la pénombre de la chambre aux volets croisés, avec la radio en sourdine qui passait les standards américains ou italiens, je me livrais à de savantes improvisations. Du moins je le croyais. En tous cas, mes cousines vantaient mes mérites avec forces compliments, ce qui me remplissait d'aise.

Là bas, toute la famille était à mes petits soins, on me gâtait, ma tante, la zia » Pia, me confectionnait de belles robes, elle était si douce et si gentille avec moi. Je n'étais pas habituée à pareil traitement, alors j'en profitais. Il faut dire que mon père était très dur et particulièrement sévère, il ne me soulignait toujours que ce qui n'allait pas et je n'ai jamais entendu dans sa bouche un seul compliment à mon égard, alors ici, auprès de cette famille si exubérante, si attentive, si italienne finalement, tu parles si j’en profitais !

J'admirais beaucoup ma cousine, Rosa-Anna. Elle avait une ravissante silhouette, tellement différente de la mienne, fine et élancée elle mettait totalement en valeur les vêtements qu'elle se confectionnait. Elle avait une adoration pour son père. Il faut dire que ses parents avaient divorcé et ce n'était pas commun à cette époque. Elle s'était même enfuit de la maison maternelle pour retrouver ce père adoré et vivre avec lui. Mais sa mère ne l'entendit pas ainsi et envoya les gendarmes la récupérer. Ce fut un drame pour elle tant qu’elle ne put le rejoindre à l’adolescence.

Cette époque sous le régime fasciste était difficile. On soupçonnait à juste titre Aldo et Armando, mes oncles, d'être des communistes. Ils furent enfermés en prison. Et c'est pendant cette période d'emprisonnement que la femme d'Aldo le trompait avec un officier fasciste qui profita de la situation pour séduire cette épouse sans mari.

Lorsqu'ils furent libérés, mes oncles devinrent des communistes convaincus,  partisans très actifs. Au point qu'à la fin du fascisme italien, mon oncle Armando ira jusqu'en Grèce aider les révolutionnaires, son idéal n'ayant aucune limites géographiques.

Toute ma famille Benni fut impliquée dans la résistance contre le fascisme, mes cousines, Diana et Tina, sont restées après la guerre très engagées politiquement dans ce combat pour la liberté.

 

Voilà, bercée dans ce train qui me ramène en France en cette fin d'été 1986, tous ces souvenirs qui me submergent. Cette famille dont je suis issue, cette famille italienne qui a tellement enrichi  ma personnalité.

Le temps est passé, que restera t-il  d'eux dans quelques décennies?

De leurs actions, de leurs engagements, du travail, de l'amour qu'ils ont donné, qu'ils m'ont donné?

Que restera t-il de nos rires dans les trous du fleuve où nous nous lavions, de mes danses dans la pénombre devant mon petit public conquis d'avance ?

Du regard, si doux et si bon regard, de ma grand-mère ?

De mes chères tantes, petit bout de femmes toutes aussi adorables ; Pia et Ernesta?

Tout est là, tellement présent dans mon coeur dans ce train qui m'éloigne doucement de ce passé vers mon présent à Marseille en traversant ces paysages doux et monotones de la plaine du Pô qui défilent derrière la fenêtre...

 

Emma, Giuseppe(papa),Diana, Tina,Delma(maman), moi devant

Aldo Benni

Armando Benni

Giuseppe Benni

Giuseppe Benni

Armando Benni

Armando Benni en Grêce

Aldo et sa fille Rosa Anna

Rosa Anna et son mari Carlo Bonnazzi ( Carlino )

Luisa Diana et Tina

Emma et le Zio Gianni le jour de leur mariage

Emma Benni

Zia Pia

Diana enfant

Diana jeune fille

Rosa Anna enfant

Giuseppe et Albert frère d'Aurora sur la Canebière

la famille réunie à Marseille en septembre 1985 de gauche à droite, Marina, Rémy, Albert, Velia, Nicole, Valeria, Corinne, Rosa Anna, Aurora