Etoile de la porte du cimetière juif du XVe siècle de Saint Rémy de Provence

La permanence de la mémoire

(Suite de l'introduction en page d'accueil)


Au départ, c’était comme une obligation, il me fallait dire, raconter.  Cela me dépassait et m’entraînait sans que je n’envisage les conséquences. Comme, aussi étrange que cela puisse paraître, celle d’être lu..  

A l’origine, ma première et principale motivation, juste avant de passer à l’acte, fut pour ma famille, mes enfants. Mes enfants, qui ne connaissaient presque rien de mon histoire familiale si ce n’est quelques bribes, pas plus que de mon histoire personnelle, de cette autre vie où j’étais marié à une autre femme que leur maman, cette vie d’avant leur naissance. Il était important pour moi de leur dire, en leur donnant mon histoire, à la fois d’où ils venaient, et de quel bois était fait leur père. Pour me faire connaître d’eux bien sur, mais aussi peut-être pour leur montrer une voie et partager ce que la vie m’avait appris.

Lorsque ce livre fut terminé, puis édité, et que j’ai été confronté à l’exposition, des journalistes comme à celle des lecteurs, cela n'a pas été facile.  Moins peut-être  que pour l’écrivain de fiction qui confronte son œuvre et son talent ou son absence de talent, à l’opinion, car la mienne « d’œuvre », était constituée de ma vie et de celle des miens. Une vraie mise à nu, et cela n’a pas été simple d’attendre l’opinion de l’éditeur comme celle des lecteurs. Un peu comme si ma vie était en jeu. Ensuite, je me suis demandé aussi si c’était bien, que cette histoire si personnelle, si douloureuse, devienne par l’édition une histoire commerciale. Car même si je n’espérais et n’attendais pas grand chose de son devenir, il n’empêche que cette problématique a été constante. Encore une autre inquiétude fut la peur de trahir. Trahir la mémoire de ceux que j'évoque. J’allais traduire avec mes mots une part de leur vie, et traduire est toujours plus ou moins une trahison. Encore une autre crainte m’emportait, celle de faire replonger dans la douleur, ceux qui avaient vécu ces épreuves à mes côtés et qui n’arrivaient à vivre après elle, et avec elle, que dans l'amnésie. J’allais les faire peut-être replonger dans un abîme contre leur grée par cette lecture. Bref, ces inquiétudes et ces questionnements font l’objet de cette réflexion sur la nécessité de ce travail que je vais tenter d’aborder ici.

Ce n’est pas un exercice facile que de parler de son livre, un peu comme si l'on devait détricoter un texte relié. Voilà un mot intéressant, "religare" en latin, est l’étymologie de religion. Relier mon histoire et mon passé pour mieux comprendre, mieux connaître, mais me relier aussi à ceux qui sont en devenir, comme mes enfants, par ce témoignage pour leur expliquer d’où ils viennent. C’est sans doute ce mot là qui est à l’origine de ce livre. Relier ce qui est épars, me relier à ma lignée, celle de mes chers disparus, comme celle de ma descendance. 

Relier, mais aussi donner du sens. 

Un peu comme le sentiment d’avoir à accomplir un devoir. Ce sentiment  m’a traversé jusqu’à la fin de cette écriture. Ce devoir de donner du sens, ce devoir de mémoire.  Pourquoi finalement ce sentiment nous habite t-il tous plus ou moins ainsi ? Pourquoi commémorons nous encore la fin de ces guerres qui ont eu lieu pour certaines il y a cent ans ? Pourquoi cette volonté humaine de ne pas oublier ? Pour nous souvenir et transmettre ce que nous avons compris et appris de la vie sans doute. Peut-être aussi pour nous rappeler certaines de nos erreurs, et les guerres en sont les pires, qui ont produit tant de morts et de souffrances. Sinon, sans cette obligation de transmission, pourquoi ces erreurs ne se répèteraient-elles pas toujours ? Aussi, pour essayer de toucher des générations nouvelles, qui n’ont pas connu ces affres de la guerre, en les portant à la vigilance. Car on le sait bien, tout peut recommencer. Et que seraient nos erreurs sans leurs reconnaissances et leurs transmissions? 

Rien n’est évident. L’enfant qui naît, ne peut apprendre à marcher que si nous l’éveillons à la marche et à l’effort.  En lui redonnant ce que nous avons nous mêmes reçu. C’est peut-être encore pour nous, pauvres humains, la volonté de donner aussi du sens aux souffrances de ces femmes et de ces hommes qui nous ont précédés. Que leurs morts et leurs sacrifices servent au moins à ne pas gâcher des vies à venir. 

Mon livre, à l’origine de cette réflexion parle de cela, de la mémoire.  Mémoire des épreuves, mais mémoire aussi du sacré de la vie et de l’amour. 

Mais cette trace que nous voulons ou devons laisser, n’est-elle pas aussi le fait d'un besoin d’immortalité qui nous dépasse ? J’écoutais il y a quelques temps à la radio Marie France Garaud qui était interviewé à propos de son dernier livre, et qui disait que tous les humains avaient cette nécessité de laisser une trace et plus particulièrement les hommes. Pour les femmes, elle se matérialisait plus facilement par leurs enfants, alors que les hommes eux ont besoin de laisser leur trace par une entreprise, un exploit sportif ou parfois, comme c'est mon cas, par un livre. 

Sans vouloir m’appesantir sur ma vie, il faut tout de même que j'en donne brièvement quelques mots. Je dirai juste qu’elle a commencé avec un fardeau en héritage. On ne choisit pas d’où l’on vient, ni où l’on né  nous dit la chanson. J’étais bien né pourtant, d’une mère et d’un père aimants et réconfortants. J’ai été élevé sans soucis, dans une époque bénie qui ne fréquentait plus la guerre, en plein essor des trente glorieuses, dans une famille qui avait pu attraper cet ascenseur social grâce au travail acharné et efficace d’un père qui s’employait à réussir. Une période ouatée et gâtée pour moi. Mais dans cette période agréable, il y avait aussi dans le lot, une autre part ; une part plus douloureuse. Une part marquante. Une part manquante. 

Des grands parents définitivement absents, restés à Auschwitz ou l’horreur nazi les avaient déportés, gazés et brûlés. Cette absence ne générait en famille pourtant aucun travail de deuil ni la moindre évocation des disparus. Nous vivions dans un silence pesant, fait de non-dits. Silence, heureusement  joyeusement rythmé par des banquets et le goût immodéré pour la vie de cette génération qui avait connu les affres de la guerre et qui voulait se précipiter en elle dans l’oubli.

Certaines traces ne peuvent s’oublier pourtant. Il y avait celles de mon oncle Alfred et de mes deux tantes, Esther et Marie, aux numéros tatoués au bras à l’encre bleue indélébile. Ces numéros précédés d’un A , pour signifier définitivement leur appartenance à Auschwitz. Je me souviens de celui de ma tante Marie, 5493, Marie partie pour de bon il y a si peu de temps, le 1er novembre 2010, Marie, dernière survivante d’Auschwitz de ma famille qui ne sera plus là comme témoin vivant. Marie, qui heureusement a eu le temps avant son départ pour l’orient éternel, de lire mon livre et me dire  comme elle en était heureuse. Je me souviens de ces numéros que nous regardions fixement de nos regards d’enfants. Ces numéros qui nous impressionnaient. Pas commun, ces femmes et ces hommes marqués comme du bétail... Numéros qui n’arrivaient pas à nous faire articuler les questions qui nous brûlaient les lèvres tellement ils étaient incongrus. Ce silence imposé, ces non-dits, ont peut-être encore plus forgé cette nécessité de mémoire et cette obligation de retrouver mes origines. 

Mon fardeau de vie s’est chargé d’une autre épreuve que celle de mes aïeuls. Plus tard, en âge d’être un homme mais à peine sortie de l’adolescence, à 22 ans, en 1981 exactement, je rencontrais celle qui allait devenir ma première épouse. Et à ce moment du début des expériences, des premiers instants euphoriques où tout débute, sa carrière,  la vie qui s‘ébauche, une vie de couple, un foyer à soi, à peine trois ans après ces premiers instants, mon épouse contractait une maladie gravissime. En 1984, commençait alors 6 années de combat contre cette maladie. Une lutte pour la vie, face à cette autre catastrophe, une Shoah, (qui signifie catastrophe) après celle de mes ancêtres, dont je ne connaissais presque rien à cette époque, voilà que le destin s’acharnait encore sur nous. 

Puis le temps est passé. 

Vingt ans ou presque, avant que je ne me décide à tracer ces mémoires qui s’entremêlent dans cet ouvrage.

D’abord, avant même de parler de ma famille, victime de l’holocauste, avant même d’y penser, je voulais avant tout par ce livre, laisser une trace du passage de Léa sur terre. Parler de son épreuve et de tout ce que cette épreuve avait forgé en moi.

Un devoir de transmission. 

Ensuite, j’ai voulu aussi donner du sens à sa souffrance et à sa mort en transmettant son épreuve aux vivants qui négligent parfois de vivre pleinement leurs vies, et surtout parler de l’importance de l’amour dans ce monde qui en manque parfois trop, de l’importance d’aimer, d’espérer, et de combattre pour la vie sans jamais se résigner.  Donner aux autres, les miens d’abord, peut-être les lecteurs ensuite, une part de ce chemin parcouru par la force de la destinée par ces deux jeunes gens que nous étions à cette époque et qui ont fait comme ils ont pu pour supporter et se battre entre les urgences de la maladie et les questionnements que l’épreuve soulevait immanquablement. Questionnements sur le sens de la vie, de la mort, de la souffrance. 

Ce travail de mémoire était surtout porté vers cela, rendre ce que j’avais reçu de l’amour et de la vie par l’épreuve. 

C’est chemin faisant dans l’écriture de cette histoire, presque à la fin, que le lien avec ma famille déportée a surgi comme une évidence. Je ne pouvais plus ne pas les joindre à ce récit, d’abord parce qu’il me fallait peut-être expliquer aux lecteurs d’où je venais et ce qui m’avait fondé, d’où me venait cet amour immodéré pour la vie, leur parler de cet héritage que j’avais reçu de ces combattants de la vie, rescapés d’Auschwitz, et ensuite, faire revivre les miens en les immortalisant dans cette trace de l’encre. 

Liens évidents d’épreuves, catastrophes de destins que nous n’avions pas mérité, déportés comme souffrants, similitude dans l’obligation de combattre pour la vie, ressemblance même des corps physiques dans la souffrance et la privation de la santé.

Une trace que j’ai voulue pour essayer de donner aux lecteurs ce goût absolu de la vie et cette indispensable compassion que nous devons aux opprimés et aux malades oubliés si souvent, tellement sommes-nous épris de notre propre vie. 

Quelques mots pour souligner l’erreur qui est commise sur le sens du mot compassion que l’on confond souvent avec pitié. La pitié naît de la peur, la compassion de l’amour, rien n’est plus beau et noble que ce sentiment. L’on n’insistera jamais assez sur son manque, tellement ai-je pu fréquenter de solitudes dans les hôpitaux. Si vous saviez tous ceux seuls dans leurs épreuves, mêmes parfois des enfants ou des adolescents, seuls dans leurs chambres, seuls dans leurs souffrances. 

Laisser une trace qui clamerait, hurlerait même, à tous les vents, comme l’amour est au dessus de tout, comme il devrait être l’objet de tous nos soins, comme il est l’indispensable de toute vie.

Mais quand s’est posé cette évidence, de relier l’histoire de ma famille, à celle de mon épouse, les informations me manquaient puisque qu’aucun des miens ne m’avait témoigné directement de son épreuve de déporté ou d’enfant caché. Mon père vers qui je me tournais, osant enfin, à un âge avancé, des questions, à lui l’enfant orphelin de ses parents à 12 ans, me répondait qu’il n’avait plus de mémoire avant justement cet âge de 12 ans. Qu’il ne pouvait même pas se souvenir du visage de son père ou de sa mère si ce n’est en regardant des photos ! « Un grand brouillard dans ma tête, voilà ce que j’ai à propos de mon enfance, mes souvenirs ne débutent qu’à 12 ans » me disait-il. Mon oncle Alfred et ma tante Esther, à cet âge où je décidais ce travail, n’étaient malheureusement plus de ce monde, et je n’osais tourmenter Marie déjà gravement malade à ce moment avec mes questions. Marie qui  nuit après nuit jusqu’à la dernière, hurlait terrorisée de revoir les fantômes d’Auschwitz passer dans sa chambre.

Curieusement ces informations, qui ont alimenté ma recherche, sont arrivées au même moment grâce à un inconnu, très connu pourtant,  Steven Spielberg. Je le connaissais surtout, comme beaucoup d’entre nous, pour ses « Indiana Jones », et pour la « liste de Schindler » mais pas pour son remarquable travail de mémoire qu’il effectuait conjointement justement à son film « La liste de Schindler ». Il créait en même temps une association la "Shoah foundation" et a fait filmer tous les survivants des camps de concentration en récoltant leur témoignage dans le monde entier. Un travail immense et véritablement unique pour l’humanité. Je voudrais  lui rendre un vrai hommage, car grâce à ce travail de mémoire, il a laissé une trace indélébile des survivants de l’holocauste, à une époque où il y en avait encore beaucoup, ce qui est de moins en moins le cas aujourd’hui avec le temps qui passe.

 Il y a encore peu de temps, je ne connaissais pas l’existence de ce travail et de ces documents, ni même ne savais que ma propre famille avait été interviewé par les équipes de tournage de cette fondation en 1995. C’est lorsque je me suis rendu à la commémoration de la mort de  mon oncle Alfred, que j’ai eu connaissance de ces témoignages et que Denis, le fils de mon oncle, m’a donné une copie des films qu’il avait en sa possession concernant notre famille. C’est ainsi, que j’ai pu enfin connaître ce que les miens avaient vraiment vécus et n’avaient jamais pu nous dire directement. Là dans une extrême sobriété, ma tante Marie, ma tante Esther, mon oncle Alfred, ont témoigné de leur vie d’avant, pendant, et après leur déportation.  Leur histoire tirée de leur témoignage est une part de mon livre. 

Mais  la plus grande part de mon récit tient aux six années de lutte pour la vie de Léa qui s’est débattue contre la maladie, dépassant toutes les limites du possible. Ces six années où nous fûmes traversés sans doute par les mêmes angoisses, peurs et questionnements que les déportés. Oscillant entre un combat quotidien où la pensée n’était pas de mise, car nous étions au front, et qu’au front on ne pense pas, on lutte, et les questions qui nous assaillaient à d’autres instants. Questions sur la vie, sur la mort, sur la souffrance, sur le sens de ces épreuves, questions comme celles de Job peut-être, qui dans le livre du même nom, se questionne sur le sens de sa souffrance, lui tellement injustement martyrisé et pourtant considéré comme juste devant Dieu. Et inévitablement, dans ces moments si douloureux, l’idée de Dieu vient au cœur et à l’esprit. Pas seulement sans doute aux croyants, mais parce que souffrants l’on veut se raccrocher à une espérance. Encore plus quand la situation est incompréhensible, et encore plus, lorsque l’innocence est touchée.

Qu ‘il y a t il de plus injuste que ces hordes de mères et d’enfants maltraités dans les camps d’exterminations, ou cette jeune fille si bonne, si douce, terrassée par le cancer ? 

Eternel pourquoi m’abandonnes Tu - si Tu existes ? Pourquoi abandonnes-Tu Ton peuple, millions d’innocents dans les fours d’Auschwitz, Toi  qui le sauvait des griffes de l’Egypte ? Comment s’accommoder alors de ce Dieu qui fait silence si fort dans ces moments si terribles ? Voilà le type de questions qui peuvent nous assaillir face à l’injustice des nazis comme pour celle de la maladie. 

Tant et tant de questions.

 Sur la couverture de mon livre « jeunesses volées », nous avons fait le choix avec l’éditeur d’une photo très marquée, puisqu’il s’agit d’une porte fermée avec deux étoiles jaunes cerclées de bleu. Cette photo n’est pas transformée. Elle s’est emparée de moi sans que j’en comprenne véritablement les raisons. Au printemps qui précédait la sortie de mon ouvrage, me promenant dans cette campagne des Alpilles que j’adore, plus exactement aux abords de Saint Rémy de Provence,  je tombais au détour d’un chemin de campagne sur un mur d’enceinte fermée par une chaîne sur cette double porte. Une étoile jaune cerclée de bleue est apposée sur chaque battant. Un peu plus loin, un panneau indique ; « cimetière juif du XVème siècle ». Je ne savais même pas à cette époque qu’il y avait eu une communauté juive à Saint Rémy, des juifs du pape, comme à Cavaillon ou à Carpentras. Je bombardais de photos cette enceinte, sans imaginer qu’un jour elle serait la porte de ce livre de mémoire, d’amour et d’espoir. 

C’est peut-être cela aussi que j’ai voulu par ce livre, faire une sépulture pour les miens qui n’en avaient pas eu et cette porte en serait le symbole. Léa, comme Ichoua et Rachel ont été incinérés , et ici, on peut les retrouver un peu si l’on ouvre cette porte.

Pour terminer je passe la parole à Boris Cyrulnik sans qu'il le sache, qui écrivait dans son livre «  je me souviens » où il raconte son passé d’enfant caché, ces mots qui résument mieux que je ne pourrai le faire le sens d’un travail comme le mien ; 

"C'est difficile de s'adresser à quelqu'un pour expliquer ce que l'on a vécu.  Mais si l'on passe par le biais de l'oeuvre d'art, par le détour du film, de la pièce de théâtre, de l'essai philosophique ou du travail psychologique, vous devenez le tiers dont vous pouvez parler : vous donnez des indications à ce comédien qui joue ce qui vous est arrivé.  Vous avez ainsi résolu l'équation impossible : " je ne peux pas dire ce qui m'est arrivé, parce qu'émotionnellement c'est trop dur et que vous n'allez rien comprendre. En fait, il n'y a que moi qui puisse me comprendre." En revanche, si je fais le détour par l'oeuvre, si j'éloigne l'information, je communique mieux avec  vous parce que je ne suis plus seul au monde avec mon fracas intérieur, avec ma blessure invraisemblable. Parce que j'ai réussi à en faire une représentation que l'on peut maintenant partager. On habite enfin le même monde."