20. janv., 2013

La rafle de l'Opéra à Marseille en janvier 1943, n'oublions jamais.

Ce matin j’étais sur les parvis de l’opéra de Marseille.

Pas pour acheter un billet mais pour être présent à la cérémonie du souvenir de la rafle de Janvier 1943 qui emportait, avec de nombreux autres juifs, ma grand mère Rachel.

Un an après, en mai 1944, mon grand père Ichoua son fils Alfred et sa fille Marie, subirent le même sort.

Comme à chaque fois, à chaque commémoration, je me pose cette question de la mémoire.

Quelle est notre responsabilité face à elle ?

Quel est notre devoir face à nos morts ?

L’oubli est impossible, pour eux, comme pour nous et les générations à venir.

Je me disais ce matin, que j’étais marqué au plus profond par cette histoire, cette généalogie, un peu comme une trace inscrite en mon sang.

On ne vit pas de la même façon quand on est bercé par des bras tatoués à l’encre indélébile, où comme nous le rappelait un des fils de déportés, devant l’automatisme de ses parents rescapés d'Auschwitz qui prenaient à chaque repas du bout des doigts les miettes de pain sur la table sans en laisser aucune.

La vie, comme déporté, ou fils de déporté, n’a pas le même goût,   peut-être est-elle plus précieuse, plus sacrée ?

Sans aucun doute elle nous donne en héritage cette responsabilité de transmission. Je l’ai ressenti profondément ce matin, moi qui suit petit fils de déporté,  mon père ayant échappé à la déportation en étant caché, j’ai éprouvé en moi cette marque ineffaçable tracée au cœur de ma chair.

Comme à chaque évocation de cette période, mon cœur est chaviré, rallumant cette absence des miens sans sépultures, morts par la simple faute de leur seule existence.

A chaque fois, je me questionne pour comprendre comment cela fut-il possible d’être assassiné à ce seul motif, celui seulement « d’être », au seul motif de son nom, son nom juif.

A chaque fois je m’interroge sur l’humanité qui a pu produire cela et à chaque fois, je pense à cette maladie de la haine, toujours vivace, encore aujourd’hui, toujours prête à sévir, toujours si proche, qui fait regarder l’autre, l’étranger, celui qui ne partage pas notre couleur, notre religion, ou je ne sais quelle différence avec nous, comme l’objet de tous nos ressentiments.

Qu'il s’appelle le juif, le Tzigane, l’homosexuel, le musulman, sa faute serait juste celle là.

Et l’exemple du passé n’y fait toujours rien, nous trouvons encore de bons arguments pour le haïr, lui, celui-là justement, cet autre nous-mêmes, aux maigres différences de couleur de peau, de culture ou de religion, avec qui nous partageons pourtant le même destin final, ce frère humain qui devient pour si peu objet de notre haine, notre ennemi indéfectible.

Mais quand cela va t-il cesser ?

Quand observerons nous cette salutaire posture de ne plus voir l’autre que pour ce qu’il est, plutôt que d’où il vient ?

Mon père, cet enfant caché, enfant brisé, perdait sa maman à 11 ans et son papa à 12, et ne devant plus jamais les revoir, me disait que l’homme était mauvais, et qu’il n’espérait plus en lui.

Je sais qu’il se trompe, que l’homme n’est ni mauvais, ni bon, que ce n’est qu’une éponge qui absorbe l’essence qu’on lui donne, et qu’en lui donnant la meilleure, elle n’en ressortira jamais mauvaise.

Je le sais d’autant mieux en écoutant les justes, ou les enfants des justes, qui se sont exprimés ce matin, et qui en sauvant quelques juifs, quelques enfants, ont sauvé l’humanité entière.

Un seul juste sur terre et l’humain ne pourrait être déclaré mauvais.

 

Voilà ces quelques maigres mots, que je voulais laisser pour nos morts, aujourd’hui où se célébrait le souvenir de cette triste période, qui voyait la nation Française s’enrôler avec l’ennemi pour enlever des innocents en les destinant à la solution finale.

Ces mots, aussi pour les miens, morts à Auschwitz, qui vous appartiennent autant qu’à moi dans cette responsabilité de mémoire, tant ce drame s’adresse à l’humanité entière, et tant ils sont partout puisqu’ils ne sont plus nulle part, et qui nous disent dans leur silence de penser à eux, de ne jamais les oublier, de ne jamais oublier, afin que plus jamais ça.