15. oct., 2012

Pendu à Auschwitz

Raconter l’histoire de cet homme merveilleux que fut Monsieur Sugihara, a fait remonter de ma mémoire une histoire hors du commun que j’ai envie de partager avec vous.

 

En 1995, je suis parti à Auschwitz.

On fait plus gai comme destination, mais une opportunité due au cinquantième anniversaire de la libération du camp, m’avait amené sans réfléchir à accepter ce voyage imprévu.

Pleinement concerné par ce lieu de sépultures et de souffrances, où ont été gazés et brûlés, entre autres millions d’innocents, mes grands parents, Rachel et Ichoua, et déportés mes deux tantes, Marie et Esther et mon oncle Alfred, j’avais beaucoup d'appréhensions à faire ce voyage et je ne me sentais pas non plus dans cette obligation d’aller sur leurs traces compte tenu de notre implication dans ce drame du XXème siècle pour lequel je ne manquais pas d'informations.

Pourtant à l'hiver 1995 je prenais ce vol pour la Pologne vers cette terre maudite.

A peine atterri à l’aéroport de Cracovie nous prenions un autobus pour nous rendre à Auschwitz.

Les environs n’avaient rien de réjouissants, surtout à cette époque, où la Pologne venait à peine  de de s’émanciper. Tout était pauvre et gris. Dans le bus, l’ambiance était à l’image de ces paysages tristes que nous traversions. A l’exception de deux gaillards assez âgés, assis juste devant moi, plutôt bruyants et abusants d’une bouteille de vodka.

Je compris assez vite qu’il s’agissait de deux anciens déportés qui revenaient pour la première fois sur les lieux de leur déportation cinquante années plus tôt, et n’avaient d'autres choix que de s'ennivrer pour supporter le retour vers ce passé trop douloureux.

Un de ces hommes, particulièrement sympathique, s’appelait Sim Kessel. J’étais aimanté et intrigué par ce drôle de personnage qui dégageait malgré son grand âge une énergie vitale hors du commun..

A tel point, qu’à notre arrivée je restais à ses côtés pour la visite des camps. Sa mémoire semblait intacte, il me décrivait le détail des bâtiments que nous croisions et de ce qui s’y passait à l’époque. Il me désignait l’endroit, où dans le plus grand des cynismes, les allemands exigeait qu'un orchestre composé de prisonniers joue nuits et jours quelque soit le temps sans jamais s'interrompre.

Je profitais de cette visite guidée un peu particulière, mais bien plus passionnante que celle dictée par la morose guide polonaise.

Soudain devant un bâtiment, il saisit mon bras, devint tout pâle et me dit, « tu vois mon garçon, c’est ici que j’ai été pendu. »

"Pendu ? Mais comment est-ce possible puisque nous parlons ensemble aujourd'hui ?" « Et bien, figures-toi, que la corde s’est rompue, et que mon exécution fut reportée pour cette raison, sans doute par superstition. »

Mais pourquoi avez-vous été pendu lui demandais-je ?

« Parce que j’avais essayé de m’évader, et que la pendaison était le sort qu’on réservait à ceux qui tentait l’évasion pour que tout le monde puisse contempler la sentence qui attendraient ceux qui prendrait le risque de s'échapper. » Personne ne voyait les morts gazés, à part les Kapos en charge de cette tâche horrible, alors pour tenir les prisonniers et les maintenir dans la peur, dès qu’un d’entre-eux se révoltait, l’exécution était publique.

Il continua en m’expliquant que dès son retour au cachot, attendant la prochaine date de son éxécution, on lui apprit qu’il serait exécuté par le chef des Kapos d’une balle dans la tête comme celui-ci l'avait déjà fait froidement pour des centaines d’autres prisonniers.

Quand il rencontra ce kapo, il lui dit qu'’il devrait normalement l’exécuter immédiatement, mais comme on ne débarrassait les cadavres qu’au matin, il gagnerait une nuit de vie supplémentaire.

J’étais avide de connaître la suite, je n’en revenais pas de recueillir pareil témoignage.

Ce kapo s’appelait Jakob, et à peine abandonné seul dans sa cellule, il me raconta qu’il était persuadé l'avoir déjà croisé avant la guerre. Une bonne partie de la nuit se passa à se demander, comment et où, il avait pu le rencontrer, puisque ce Jakob n’était pas français.

Cela était d’autant moins facile qu’il souffrait de douleurs terribles, car même si la corde s’était rompue, elle lui avait sûrement déchirée plusieurs ligaments, et cela ne lui facilitait pas la tâche pour rassembler ses esprits, sans parler de l’épuisement physique et moral de sa condition de prisonnier malnutri.

L’espoir finit par renaître avec le retour de ses souvenirs. Jakob était un ancien boxeur comme lui, et il se rappellait avec le retour de sa mémoire qu’il avait été l’entraineur du fameux boxeur allemand Max Schmelling  qui fut un temps champion du monde. Il se mit alors à tambouriner à la porte de sa cellule, il lui fallait tenter le tout pour le tout, et tant pis, dans le pire des cas il le cognerait et se ferait abattre avant la fin de la nuit, mourir pour mourir qu’est ce que cela changerait ?

Jakob arriva contrarié.  Debout, face à lui Sim tenta sa dernière chance.

Moitié en allemand, moitié en français, il lui dit qu’il l'avait reconnu. Qu'un ancien boxeur ne pouvait pas tuer un autre boxeur, qu’il y avait la solidarité du sport, que lui Jakob, l’ancien ami du champion du monde Schmelling, ne pouvait commettre un tel geste.

Il sentit une part de vie renaître dans l’œil de Jakob, qui lui demanda plus de détails sur sa carrière de boxeur. Sim lui expliqua, lui donnant en détails toute sa carrière, ses combats comme amateur, insistant sur leur passion commune.

Jakob sembla ébranlé, et dans ces yeux gris et froids, Sim cru même voir une lueur de sympathie. Après quelques minutes de silence, Jakob s’en alla brusquement sans mot dire.

Après une heure d’angoisse et d’incertitude, il revint avec un paquet de vêtements propres et secs qui étaient affublés d’un autre matricule que le sien, celui d'un détenu exécuté la veille, en lui prononçant les paroles suivantes :

« Voilà, je vais t’ouvrir la porte avant le réveil. Tu vas t’en aller. Mais je ne peux pas faire plus. Officiellement je t’ai tué, je t’ai enlevé tes vêtements, et j’ai envoyé ton corps au crématoire. Aux effectifs tu es porté mort. Je ne te connais pas. Débrouilles toi »

On était à la mi-décembre 1944, le camp d’Auschwitz fut libéré le 18 janvier suivant.

Sim a été sauvé comme l’ont été mes deux tantes et mon oncle.

La chance bien sur, mais aussi cette irrépressible instinct de survie qui parfois nous donne des ailes pour ne pas nous résigner jusqu’à nous éviter une mort annoncée.

Parti d’Auschwitz, je n’ai plus jamais croisé Sim, qui reste dans mon souvenir, jusqu’en 2008, où, par hasard, écrivant mon livre et faisant des recherches sur Auschwitz et cette période, je suis tombé sur le sien «Pendu à Auschwitz », dont je ne connaissais pas l’existence, et où je retrouvais son histoire incroyable de sa déportation et de sa survie pendant 23 mois, dans cet endroit où l’on ne survivait guère plus de trois. 

Sim n’est plus de ce monde, mais si vous trouvez un jour son livre, n’hésitez pas à l’acheter, et si vous êtes un peu las de cette vie difficile, je vous en conseille la lecture, elle est le meilleur des remèdes pour relativiser ses problèmes.

A la vie, rien que la vie.