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6. juin, 2018

Je viens à peine de garer ma voiture à Lillaz et me mets aussitôt en route vers le lac de Loie. Ce n’est pas habituel pour moi de marcher seul mais Carlotta a préféré rester à l’hôtel.

J’étais pris entre l’intense envie de retrouver ces sentiers que j’aime tant en cette saison, nous sommes fin juin au moment où la floraison est explosive, et le goût amer d’être sans elle, même pour une demi-journée, j’ai un peu hésité. Elle a insisté pour que je ne sacrifie pas mon amour de la nature pour quelques heures avec elle. Je décidais de l’écouter.

Le chemin est tel que je l’avais laissé l’année dernière à la même époque, le même, mais jamais le même, tant tout se répète toujours autrement.

Des fleurs partout, je suis pris dès le début de la marche par tant de beauté et un sentiment de plénitude, le flux de mes pensées ralentit au rythme de mes pas dans la montée vers le col.

C’est toujours en cheminant que j’élabore mes idées pour mon travail. Mon esprit, au moment où le corps se concentre sur la marche, décuple son énergie, et encore plus au contact de la nature.

Je comprends Arthur Rimbaud qui parcourait presque tous les jours 50 kilomètres et composait son œuvre poétique pendant sa marche.

Comme si la mobilisation physique du corps libérait l’esprit en le stimulant.

Pourtant, suivant les lieux, mon esprit a tendance soit à se stimuler, soit au contraire à ralentir laissant la place à un état de conscience hors du commun dans l’environnement que je traverse. Comme si j’étais une pièce indissociable de l’ici et maintenant du puzzle qui m’entoure.

Pour moi, qui aime par dessus tout partager mes activités avec d’autres, qui ne trouve pas d’intérêts à « faire » en solitaire et qui suis définitivement un être social, c’est toujours une sensation étrange de marcher en silence. D’entendre mes pas, le bruit des souliers qui s’assouplissent sur l’herbe ou résonnent sur les graviers, tracer  en sons mon rythme intérieur.

Tout est rythme  en ce monde mais on ne le perçoit pas toujours tant il est souvent si bruyant et chaotique.

Aujourd’hui, sur ce chemin tortueux vers le sommet encore invisible, gravissant seul la montagne dans le calme, j’ai une relation particulière avec ce silence, cet assourdissant silence. D’abord Sans y prêter attention et après avoir élaboré multitudes de plans sur la stratégie à adopter pour convaincre le maire du Paradou de valider mon projet de rénovation de la mairie, je suis étonné d’observer mes pensées ralentir au fur et à mesure de mon ascension. Totalement engagé par ce chemin et la concentration nécessaire à la marche, mon esprit fait de plus en plus de place à ce qui m’entoure au détriment de mon agitation cérébrale habituelle.

Il s’est passé une heure depuis mon départ, et alors que je suis emporté par les bourdonnements joyeux des abeilles, engourdi par le tintamarre des grillons dans les prés et agacé par les mouches qui se collent inlassablement à ma peau, j’ai conscience que je ne pense presque plus. Bien sûr, cette conscience ne se traduit pas par la pensée que je ne pense pas - car ce serait penser encore- mais bien par une attention à cet état d’être au monde.

Et si des bribes de pensées volettent encore comme des mouches dans mon cerveau et voudraient bien que je les développe,  le rythme de la marche les écarte.

J’en ressens une réelle euphorie, si peu anodine, que je l’aurais elle bien volontiers développée, si la concentration sur le chemin ne gardait le dessus.

Un pas après l’autre. Juste mes pas. Et l’univers autour qui rayonne. Cet univers, au fil de l’ascension, j’en deviens une part indissociable. Minuscule mais fondue à lui.

Dans ce silence intérieur, j’ai conscience que l’univers est tout sauf silencieux, que la vie n’est qu’agitation, fuite en avant. Que seul ce présent est réalité et que ce n’est qu’en lui qu’on peut goûter au vide qui habite toute création et dans lequel résiderait peut-être la réponse au mystère. Une réponse comme une vérité inatteignable, le chemin et le questionnement ininterrompu seuls, semblant l’unique voie.

C’est à ce moment précis sans doute que j’ai eu la foi. Une foi laïque ou sacrée je ne saurais le dire. C’est là sur ce chemin de montagne par l’intuition de n’être qu’un élément parmi des milliards, fragile, mortel, mais capable de goûter l’éternité dans l’instant présent, que j’ai connu la transcendance.

Pendant cette ascension j’ai cru comprendre que s’il existait un créateur il ne pourrait être sans doute que dans ce vide, multiple et condensé vide qu’on trouve au cœur de la fleur comme au cœur de chaque être vivant.

Que l’unique endroit du silence ne peut être qu’au cœur même de l’être puisque tout ce qui l’entoure n’est que bruit et agitation, y compris dans la nature. Que le seul moyen de l’atteindre est sans aucun doute la pratique, pour moi de la marche, pour un autre de la méditation, du yoga ou de ne je sais quelle discipline, tant il y a autant de chemins que d’êtres.

C’est ce jour là que j’ai compris aussi que la véritable ivresse n’a pas besoin de vin tant je suis ivre de cette sensation, ivre de vie.

 

22. nov., 2016

C’est en 2004 que j’entendis pour la première fois le nom de Cogne.

L’ami Michel rentrait d’un périple en Italie autour des lacs avec son Alfa Duetto rouge vif, celle de ses dix huit ans aussi belle qu’en 1968 et ne tarissait pas d’éloges pour le lac d’Iseo qu’il avait préféré à tous les autres. Avant de nous retrouver à Saint-Gervais, il avait séjourné une semaine à Cogne et m’en parlait avec autant d’enthousiasme.

« Cogne ? Mais où est-ce ? » Demandais-je intrigué par cette ville italienne portant un si étrange nom français.

« Dans le Val d’Aoste, en venant de Turin par l’Autostrada numéro cinq en direction du tunnel du Mont Blanc, au niveau d’Aoste tu pars vers la gauche dans la montagne vers le Grand Paradis. »

Grand Paradis, Cogne, ces noms sonnaient étrangement, aiguisant ma curiosité.Je ne connaissais du Val d’Aoste, que Val di Gressoney où j’avais skié trois ans plus tôt. J’avais effectivement été émerveillé par les richesses de cette vallée du Lys que je découvrais et son passé historique autour de la maison de Savoie.

Pour moi qui suis originaire de Bologne, ma connaissance de la montagne italienne se résumait surtout aux Dolomites où je m’étais rendu quelques fois jeune homme avec ma chère cousine Valeria.

Jeune père, j’allais aussi régulièrement dans les hautes Alpes, du côté de Briançon et j’avais toujours beaucoup de plaisir à passer une journée à la paisible Bardonecchia toute proche en passant par le col de l’Echelle. Mais le Val d’Aoste me restait assez inconnu et encore plus ce côté de la vallée voisin du parc de la Vanoise.

Pourquoi n’ai-je eu de cesse de penser à Cogne ensuite ?

Je ne saurais le dire. 

Etait-ce la description enthousiaste de Michel, ou une intuition plus mystérieuse ? Avez-vous remarqué comme parfois nous sommes attirés, appelés, par une maison, une ville, un lieu, comme nous le serions par des êtres, sans vraiment en comprendre les raisons ? Cogne s’emparait ainsi de moi à mon insu. Elle s’invitait dans ma vie en août 2004, mais il me fallut attendre six ans pour vraiment faire sa rencontre.

 Je ne saurais vivre loin de la mer. Particulièrement la méditerranée, cette mer de mes origines, et peut-être, j’aime le croire, de toutes les origines. Pourtant, sans doute par esprit (atavique) de contradiction je ne puis me passer de la montagne. Mes plus grandes émotions avec elle remontent à un voyage en Suisse, à Villars sur Ollon où un ami m’entrainait adolescent en colonies de vacances et plus jeune encore, vers l’âge de 9 ans, où mes parents m’envoyaient en home d’enfants à Megève. Est-ce parce que, dans un lieu comme dans l’autre, je tombais éperdument amoureux et que ces amours naissants de jeunesse agirent par mimétisme avec la montagne ? Peut-être.                                                                                                

Je me souviens clairement de mes émotions pendant ces vacances, particulièrement en été, où en randonnées j’étais enivré par les parfums des sapins, toute cette verdure, cette fraicheur, tellement exotiques par rapport à mes garrigues méditerranéennes. Comme par cet horizon qui n’égalait pas l’infini de la mer, mais s’en approchait par ses promesses d’aventures lorsqu’on en gravissait les sommets. Je n’ai jamais trop aimé les plaines et tout ce qui limitait la vision. Les montagnes à gravir symbolisaient une forme de dépassement par l’effort qu’il fallait engager et étaient promesses de nouveautés dès le sommet atteint et qu’on apercevait enfin l’autre rive. Un peu comme un voyage qui ne finirait jamais au-delà des vagues.

Mon existence ondulait ainsi depuis mon plus jeune âge enchaînant bords de mer et cimes.

Depuis que Michel avait éveillé ma curiosité, à plusieurs reprises j’essayais d’organiser un séjour à Cogne sans y parvenir, dans un hôtel ou l’autre toujours complets, m’y prenant toujours trop tard.                                                                  

Une rencontre ne se produit sans doute pas par hasard, et une vraie rencontre, de celles qui bouleversent nos existences, sûrement encore moins. Seule nécessité fait loi, à croire que l’heure juste ne peut jamais être maitrisée.

C’est en 2010 que la rencontre fut enfin organisée. Avec un couple d’amis nous décidions en août, au dernier moment, de passer une semaine de vacances à Chamonix. Je louais un ravissant et spacieux chalet au pied du glacier des Bossons. Au milieu du séjour, Stefano, une relation de travail d’André avec qui je séjournais, l’appelait de façon inattendue. Apprenant que nous étions si proches géographiquement, juste de l’autre côté du Mont Blanc, Stefano, résidant tous les étés en famille dans son chalet de Cogne, nous proposait de le rejoindre pour un déjeuner. « Allez, venez-donc ! Il n’y a qu’une heure de route par le tunnel, vous verrez, vous ne serez pas déçus, la région est magnifique, vous êtes mes invités. » Rendez-vous fut pris, et nous voilà dès le lendemain sur la route traversant le cœur de ce sommet de l’Europe.

L’entrée dans le village fut un choc. Comme avec ces lieux dont nous sommes surs de les avoir déjà connu dans une hypothétique autre vie. Je ne sais d’où vient cette impression, les scientifiques affirment que le cerveau anticipe parfois les émotions, et rend certaines situations confuses nous donnant ce goût de déjà vu, alors qu’en fait il ne s’agirait que d’un artefact lié à un bouleversement trop fort qui anticiperait la perception de l’information.

J’ai envie de croire qu’il s’agit d’autre chose. A plusieurs reprises au cours de ma vie j’ai ressenti ce sentiment de déjà vécu, mais  avec des situations, où ceux avec qui nous partageons un moment prononcent des paroles que nous croyons dur comme fer avoir déjà entendu et que nous pourrions presque anticiper tant ces moments semblent connus. Pour les lieux cette impression est plus rare. Cela m’était pourtant déjà arrivé en septembre 1985, lors de mon voyage de noces, alors que je poussais pour la première fois de ma vie la porte du café Florian de Venise. A peine à l’intérieur, je me dirigeais naturellement vers une table, comme un habitué qui s’installerait toujours à la même place. Je regardais exalté ma jeune épouse et lui affirmais que j’étais sûr d’être déjà venu dans ce bar dont tous les moindres détails me semblaient familiers. Je lui jurais m’être déjà assis à la même place, j’en étais sur.

En entrant dans Cogne, sans en comprendre plus les raisons qu’à Venise, j’eu cette même intuition. J’étais ici chez moi.

Enfin. Particulièrement pour moi en quête d’origines. Fils d’une lignée de déracinés, un mixte de juifs originaires d’Afrique du Nord, chassés d’abord d’Israël par les romains après la destruction du Temple en l’an 70, puis de l’Espagne par Isabelle la Catholique en 1492, naturalisé français d’Algérie grâce au décret Crémieux en 1870 pour une part, et de mes racines italiennes par un grand-père et une grand-mère fuyants les geôles mussoliniennes vers la France au milieu des années 1930 d’autre part, je croyais retrouver enfin, sans en comprendre les raisons au cœur de ces montagnes, mon lieu de l’ancrage.  Ce sentiment totalement irrationnel m’emplissait de joie, tant cela ne faisait pas doute, tant je me sentais bien, et tant tout m’apparaissait magnifique dans ce village que je déterminais comme le mien. Mais n’est-ce pas la même chose pour l’amour finalement ? Cet élan, engagement total de l’être, n’est-il pas le lieu de la détermination et de la nécessité plus que du hasard ? L’harmonie et la beauté de Cogne m’aidaient considérablement à cette fulgurante adoption. Ce lieu qui avait su garder son authenticité, comme c’est souvent le cas en Italie, tout en harmonie avec ses toitures en lauze, son immense plaine encadrée par des montagnes formant un V victorieux désignant en son milieu le magnifique domaine du Grand Paradis, donnaient une apparence parfaitement ordonnée comme si le Grand Architecte en avait symétriquement dessiné les contours pour le seul plaisir des yeux. Le vert tendre de la plaine où finissaient de chaque côté des montagnes les verts foncés des sapins en rajoutaient à l’harmonie. Chose étrange, à plus de 1500 mètres d’altitude, il régnait une atmosphère presque méditerranéenne. Comment était-ce possible ? Est-ce parce que nous étions sur le versant sud du Mont Blanc tournés vers cette méditerranée pourtant si lointaine ? J’apercevais même quelques conifères, et je ressentais un climat bien plus doux et moins humide que celui de la Savoie que nous avions quittée une heure plus tôt. J’étais totalement abasourdi.

Encore pris par mes pensées, Stefano nous accueillit avec cette décontraction et cette élégance tellement italienne. C’est bien dans ce pays, patrie de mes ancêtres, que la célébration de la vie est un art avec lequel on ne négocie pas. La joie est obligation, plus que chez nous en France où le mécontentement est coutume nationale. L’Italie est le pays où l’on se réjouit, et je n’oublierais jamais mes tantes, chères et adorables petits bouts de femmes, n’étant que joies et sollicitudes lorsque j’arrivais chez elles. Ayant si peu foi en moi habituellement, je prenais ma dose d’amour et de confiance tant je devenais la merveille des merveilles le temps de mes visites. Mon adorable Italie qui sait si bien chérir ses enfants.

A peine arrivés, et après nous avoir fait visiter sa maison, Stefano nous emmenait à Valmontey, un ravissant hameau juste au-dessus de Cogne, pour déjeuner de savoureuses tagliatelles aux cèpes. Après ce déjeuner où nous trinquions à cette vie, merveilleuse vie qui nous avait réunis, nous décidions d’une petite promenade qui allait me rendre définitivement amoureux de ce paysage qui portait si parfaitement son nom de paradis. Une petite boucle digestive de quelques kilomètres jusqu’au fond de la vallée, rien de bien sportif, mais un rêve de montagne qui s’annonçait. Plus j’avançais sur le chemin, plus je devenais ivre, de cette véritable ivresse, bien loin de tout ce que pourrait produire sur le corps le vin ou les drogues, une ivresse joyeuse, extatique, euphorisante, l’ivresse du vivant ! J’avais dépassé le groupe pour marcher seul, comme j’aime souvent le faire en montagne, ne voulant pas être distrait par les bavardages des autres et perdre ainsi en parfums, sons, vent frais sur les joues, visions colorées. Peut-être est-cela la vraie méditation ? Cette marche en avant qui nous porterait à l’union avec la nature dans l’ici et maintenant sans rien espérer de plus. Et ici elle resplendissait cette nature, les herbes elles-mêmes semblaient ployer sous la joie, j’aurais aimé entrer dans chacune d’elles, essayer d’en comprendre la chimie, la structure, pour tenter d’approcher la marche du monde dans cet infiniment petit. Si je n’avais été seul sur le chemin on aurait pu me croire fou, chantant et marchant au rythme du ruisseau, des grillons, des méthodiques et déterminées fourmis que je prenais  soin de ne pas écraser, aveuglé de couleurs, surmonté par ce ciel d’août bleu, souriant et aimant. Un fou oui, mais tellement en paix. Ce sentiment qui m’emportait était bien le même que celui qui nous faisait perdre pieds, qui prenait le pas sur tout le reste, celui que l’on éprouvait lorsqu’on tombait amoureux. Ce verbe est tellement bien choisi en français, « tomber » dans l’amour, perdre ses repères, ses certitudes, ses préjugés, adorer ce que nous fréquentions mais que nous n’apercevions pas jusqu’au trébuchement vers l’aimé.   Il y a tant de choses que nous côtoyons sans les voir tellement nous sommes pris de nous-mêmes, par nos occupations et la fureur de la modernité. J’aime et j’ai l’amour de la nature dans le sang et ici il était à son comble. Cette idée que toute chose fait partie d’un tout, que contrairement à ce que nous croyons souvent, nous ne sommes pas seuls, que nous ne pouvons rien ou presque sans la source de tout, divine ou pas peu importe, prenait là tout son sens. Je me sentais ivre de cette conscience, au delà de la peur, ivre d’amour --seul rempart contre elle--, ivre de cette nouvelle foi et de l’allégresse qui s’emparait du rythme de mes pas au milieu de ce Tout que nous ne fréquentons plus assez dans nos vies modernes. Ce Tout dont nous sommes une part qui ne demande qu’à être rassemblée pour être enfin en plénitude. C’est ainsi que je reçus mon premier choc à Cogne.

Il fut aussi violent qu’aimer.

29. août, 2015

Cher Paolo, en réalité tu comptes sans doute plus pour moi que l’inverse. Enfin je l’imagine ainsi. Tu fais partie de ceux qui ont forgé l’enfant que j’étais. Pour toi sans doute je ne devais être qu’un enfant parmi d’autres, même si j'étais celui-de ta chère cousine Aurora, mais pour moi tu étais surtout un drôle de cousin.

Il est vrai que nous nous sommes peu fréquentés finalement.

Tu étais un adulte si différent de ceux que je côtoyais. Original, spécial, oui c’est ça, tellement spécial.

Héritier d’une usine de feux d’artifices que tu faisais exploser par accident, tu devenais un artiste peintre reconnu, mais aussi un écrivain, un marionnettiste qui faisait jouer et fabriquait ses marionnettes, et tu étais aussi un mystérieux adepte de Rudolph Steiner, étudiant l’anthroposophie toute ta vie. Imagine comment ton drôle de personnage mettait mon imagination en ébullition !

Mais surtout, tu étais ce type avec cet air toujours dans la lune qui nous accueillait débonnaire dans des vêtements trop amples à l’atelier de couture de la Iole ton épouse, où dans votre maison de campagne « la Pila » au milieu des collines de Bologne.

A peine ouvrais-tu ta porte que je retrouvais ce sourire si grand qui coupait ton visage en deux avec cet air semi-ironique de celui qui ne prend pas trop la vie au sérieux, mais pourtant si doux et heureux de nous voir. Tes yeux rieurs et gourmands de l’épicurien qui savoure chaque goutte de vie, chaque rencontre comme un cadeau. Mais surtout, on ne ressentait chez toi aucun désir de s’emparer de l’autre, une sorte de détachement de l’âme, malgré le fait qu’à notre arrivée pourtant tu nous embrassais et touchais comme du bon pain.

Pour l’enfant que j’étais, je voyais ce drôle de type qui n’avait jamais l’air de travailler, n’avait presque aucun besoin matériel, ne vendait pas ses toiles malgré sa grande notoriété, et ne se faisait pas payer pour ses marionnettes magnifiques. Il est sur que la société de consommation avait peu d’emprise sur toi à une époque où elle était pourtant à son apogée.

Décalé, tu étais à mes yeux un vrai artiste.

J’étais aussi fasciné par tes tableaux auxquels je ne comprenais rien. Ces tableaux abstraits qui me posait si jeune la question de l’art.

Et il y avait aussi ces livres que tu avais écrit, dont un m’a suivi toute ma vie et orne encore ma bibliothèque. Ce livre que je n’ai jamais lu, tellement tout semblait résumé dans son titre effrayant « Endura ».

Peut-être inconsciemment avais-je l’intuition que j’allais avoir une bonne dose de dur dans ma vie à venir..

Je me souviens de ma dernière visite à la Pila, je devais avoir 26/27 ans peut-être, ce jour où mon chien avait dévoré une de tes poules dans le champ. Je ne t’avais jamais avoué ce crime canin !

Je me souviens du parfum des tissus fraichement coupé dans l’atelier de ta femme la Yole,

Je me souviens de sa douceur, de son regard malicieux, de sa voix si particulière, de son élégance qui la faisait reine avec presque rien sur le dos,

je me souviens de votre appartement dans ce palazzo du centre de Bologne, ou l’ambiance était minimaliste, un magnifique canapé Cassina en cuir noir et rien d’autre au milieu d’une pièce parqueté ornée d’un miroir reflétant les visiteurs,

je me souviens de ton pas chaloupé, comme un ours heureux de tout ce miel que la providence mettait à sa portée,

je me souviens de tout cela et j'ai pensé que je ne te l’avais jamais dit, et qu’il faut parler aux vivants pendant qu’il en est temps. 

11. mars, 2015

Manu. Manuel. Je veux laisser ici la trace de ton nom. Je n’accepte pas ta mort. Je n’en accepte aucune d’ailleurs. Je ne sais si une forme de vie continue après celle du corps mais je crois à la trace, celle qu’on laisse par nos actions, et celle de l’encre qui perdure même si elle s’efface lentement, comme celle indélébile que nous portons dans nos cœurs et qui passerait comme une mémoire de l’eau, d’âme en âme, vers ceux que nous avons connus, aimés, que nous avons caressé de nos ailes laissant un peu de nous sur eux par ce frôlement.

Ce qui fait de nous, comme tu l’affirmais pour toi, des éternels nomades sur la route à l’image de cette carte du tarot de Marseille, arcane sans nombre, nommée le mat, le fou à laquelle tu t’identifiais. Son interprétation, comme nous le rappelait ton ami pour ta cérémonie d’adieu, est qu’elle signalerait l’individu accompli, prêt à prendre les sentiers de la liberté, sentiers que tu as emprunté désormais libéré de l’entrave de ton corps.

Pourtant nous nous restons là, encore dans nos corps, le cœur lourd, partagé entre l’injustice de la séparation et la nécessité d’accepter l’inéluctable, et nous devons garder l’espoir. Continuer sans relâche, cette vie qui nous échappe avec au bout ce même destin commun, plus ou moins tard selon le hasard où je ne sais quelle nécessité. Incompréhension, difficulté d’accepter cette séparation quand elle arrive trop tôt.  Mais qui peut dire  que l’heure est la bonne ?  

A voir tous les regards de tes amis, tous ces frères humains dans la douleur de ta perte, je n’arrive pas à comprendre pourquoi nous passons tellement de temps ici dans ce monde tellement emplit de beautés à nous déchirer, je ne saisis pas cette drôle de nature qui nous rend capable du meilleur comme du pire. Un pire que nous devrions éviter en percevant seulement en empathie ces autres nous-mêmes appelés à la même finitude. Au lieu de cela, la haine pèse de plus en plus lourd, les hommes s’entretuent, se déchirent partout dans notre monde, se font tellement de mal.

Drôle de vie, drôle d’animal que cette créature consciente qui passe le plus clair de son temps dans le déni, la fureur et la pulsion de mort.

Manuel mon frère, je refuse ta mort, comme celle de Daniel qui te précédait dans le voyage quelques mois plus tôt. Déploies pleinement tes ailes désormais et parcours ces contrées infinies, je veux croire que nous nous retrouverons d’une manière ou d’une autre pour voler ensemble. 

Au-revoir mon ami mon frère.

 

25. sept., 2014

Longtemps que je n’avais pas divagué.

Je n’y voyais pas d’intérêt, exposer une fois de plus mes états d’âmes, à quoi bon ? Mes cris pour célébrer la vie trouvent peu d’écho dans cette ambiance mortifère de fin de civilisation.

N’avez-vous pas l’impression comme moi, que plus le temps avance, la technologie et les communications évoluent, et plus nous nous perdons  dans ce magma d’informations ?

Je sombre pourtant malgré ce sentiment, dans l’addiction à ce brouhaha qui me met trop souvent devant cet écran si lumineux et sombre à la fois.

 

Que faire alors ? On a beau  essayer de se préserver au maximum de toute passivité face aux horreurs diffusés par ces informations qui relatent jours après jours toujours plus de drames obscurantistes, même en s’interdisant toute image, elles gagnent sur notre piteuse résistance en nous entrainant peu à peu vers la désespérance.

Je me surprends comme un vieux bougre à râler de plus en plus sur ce monde et ses gens, moi qui n’aspirais qu’à me réjouir et célébrer la vie.

Nostalgie du temps de l’insouciance, du temps où, moins pessimiste  car moins instruit (le pessimiste n’est qu’un optimiste mieux informéCool), j’arrivais à espérer toujours en des jours meilleurs, et contempler les ciels, les oliviers, les cyprès, les mers, sans me soucier totalement de ceux qui ne pouvaient les voir.

 

Tous les jours je voudrais me dérelier de ce support de communication, me défaire de tant de ces choses inutiles et encombrantes, me contenter toujours plus de ma solitude grandissante, et tous les jours, par manque de courage sans doute, je ne m’y résous pas, trouvant plus de qualités que de défauts à ce fil avec les autres, tous les autres, de plus en plus d’autres.

Comme celles de redonner ce  qui ne m’appartient pas et que j’aime, ces paysages ou ces textes que je traverse et que je voudrais faire aimer comme je les aime, ces couleurs, ces oliviers qui ploient de leurs fruits ou frétillent du mistral et même si je pouvais, la caresse de ce vent frais sur mes joues que j’aimerais tant que l’on sente avec moi.

Me relier dans et avec cette chaîne humaine, (quel formidable moyen cela pourrait être) alors que dans un Orient si proche, certains fous s’emploient jours après jours à séparer par la haine jusqu'aux meurtres les plus horribles.

Ainsi ce matin, après ce goût amer de trop, de cet homme, Hervé assassiné, pas parce qu’il était français comme moi, mais parce qu’il était un homme comme moi, qui aimait la vie comme moi, la montagne, la marche, la photo, parce que je me reconnais en lui, parce que je suis lui et que la barbarie l’a tué pas pour ce qu’il avait fait mais simplement parce qu’il était.

Hervé, mon frère, je pleure ton insupportable disparition, je me demande quel est ce monde qui fait se lever siècle après siècle toujours les mêmes obscurs et toujours les mêmes haines.

J’imagine ce qu’ont du être tes dernières pensées, comment tu as du regretter de t’être égaré dans ces montagnes si belles, si sauvages, dans lesquelles ta route a croisé ces vrais sauvages, ces barbares sans humanité qui ont volé ta vie.

Bien sur, j’ai envie de répondre à la haine par la haine, j’ai envie d’éradiquer tes assassins de rayer leurs noms de la liste des vivants, d’accompagner les bombes que va envoyer l’occident sur leurs sales têtes de nazis enturbannés, et en même temps je sais que la violence ne rajoutera rien de bon à la violence.

Alors je ne peux que rester, à part ces quelques piteux mots que je te dédies Hervé, dans le silence et le recueillement de mes pensées vers toi.

 

  

 

« Fumée. Fumée. Le ciel est gris. La terre et la mer également.

Ce qui empêche la nuit de s’unir au jour est une mort sans précédent que toute la grisaille du monde vient élargir.

Ô douleur ! Abîme !

Lequel d’entre nous parviendra à décrire ce qu’il sait avoir vu et que dissimule cette fumée ? Ce qui, au fond de lui-même, se signale par son obsédante présence et qui, obstinément, repousse le regard ?

Cendres. Cendres.

Ah n’aimer que ce qui ne vit que pour soi, afin de ne pas être, trop tôt, emporté avec ce qui meurt. »   Edmond Jabès "Le livre du Partage "